Il s’agit d’un véritable désaccord stratégique entre personnes qui partagent le même objectif, et il fait écho à un débat ancien en relations internationales sur la meilleure façon de construire des régimes. Les deux voies ont abouti à des traités majeurs par le passé ; toutes deux ont aussi échoué. Comprendre ce compromis clarifie ce que chaque approche apporte et ce qu’elle risque, et oriente vers une stratégie qui utilise les deux.
L'autre est global : viser directement un traité unique et ambitieux qui règle les questions centrales d'un coup. Ce choix n'est pas académique ; il détermine où doit aller l'effort rare.
Le cas pour l'incrémentalisme
L'argument incrementaliste repose sur le réalisme politique. Les traités globaux sont extraordinairement difficiles à négocier, lents à ratifier, et faciles à bloquer pour toute grande partie. Pendant ce temps, la technologie avance maintenant. L'incrementalisme dit : prenez les étapes réalisables immédiatement (engagements volontaires, instituts de sécurité, mesures de confiance, contrôles de calcul, une convention-cadre) et construisez l'élan, la confiance et les institutions qui soutiendront plus tard un accord plus fort. Il réduit le risque à court terme pendant que l'accord plus difficile reste hors d'atteinte, et il évite de tout miser sur une seule négociation qui pourrait échouer.
La voie incrémentale permet aussi à la gouvernance d’apprendre. Des mesures précoces et modestes révèlent ce qui fonctionne, construisent les capacités techniques et institutionnelles dont un traité aurait besoin, et établissent des normes qui facilitent l’atteinte d’engagements contraignants. La plupart des régimes réussis (ozone, climat, commerce) se sont développés ainsi, d’un cadre à un protocole puis à un protocole renforcé, plutôt que d’arriver tout formés.
Les arguments en faveur d'un traité complet
L'argument complet répond par un avertissement : l'incrémentalisme peut devenir un substitut permanent à la véritable chose. Un monde satisfait d'engagements volontaires et de dialogues ne pourra peut-être jamais rassembler la volonté d'une contrainte contraignante, surtout lorsque chaque petit pas permet à chacun de revendiquer des progrès alors que le problème fondamental (la course à la construction de systèmes incontrôlables) reste sans réponse. Pire, le calendrier ne permet peut-être pas une accumulation tranquille. Si des capacités dangereuses pouvaient arriver dans quelques années, une stratégie qui ne produit des limites contraignantes qu'après des décennies de renforcement progressif de la confiance est une stratégie qui arrive trop tard.
L’exhaustivité présente aussi un avantage de cohérence. Les éléments de la gouvernance de ASI sont interdépendants : des seuils sont inutiles sans vérification, la vérification sans application, l’application sans participation large. Un traité complet peut concevoir ces éléments pour qu’ils s’emboîtent, tandis qu’un patchwork incrémental risque des lacunes, des incohérences et un faux sentiment de sécurité issu de mesures qui ne contraignent pas réellement le comportement dangereux.
Le vrai compromis
- Vitesse vs suffisance. L'incrémentalisme agit plus tôt mais peut ne jamais atteindre la contrainte contraignante ; l'exhaustivité vise ce qui est réellement requis mais peut arriver trop tard ou pas du tout.
- Faisabilité vs cohérence. Les petits pas sont plus faciles à accepter mais risquent un régime fragmenté avec des lacunes ; un seul traité est cohérent mais beaucoup plus difficile à conclure.
- Dynamisme vs complaisance. Les victoires incrémentales renforcent la confiance, ou elles permettent à tout le monde de déclarer la victoire pendant que le problème central s'aggrave.
Le danger de l’incrementalisme est qu’il devient une excuse pour ne jamais faire ce qui est difficile. Le danger de l’exhaustivité est que l’on attend le traité parfait pendant que la fenêtre se referme. La voie à suivre est de faire les deux, et d’être honnête sur celui qui arrête réellement la course.
Pourquoi la réponse est les deux, avec une destination claire
Présenté comme un choix binaire, le débat est un faux dilemme. La stratégie cohérente consiste à poursuivre des mesures progressives comme moyen et un accord contraignant global comme but, en utilisant les étapes à court terme comme des briques destinées à construire le traité, et non comme des substituts. Instituts de sécurité, mesures de confiance et gouvernance du calcul valent la peine d’être mis en place maintenant précisément parce qu’ils réduisent le risque immédiat et construisent les capacités qu’exige un traité. L’essentiel est de garder le cap sur la destination : conserver l’accord global, contraignant et vérifié comme objectif explicite, afin que les progrès progressifs soient mesurés à l’aune de leur contribution à cet accord, et non à leur capacité à faire croire que l’on peut encore le reporter. Le risque à éviter n’est pas de faire de petits pas ; c’est de les prendre pour l’arrivée.