198 est le chiffre à retenir. C’est le nombre de parties au Protocole de Montréal relatif à des substances qui appauvrissent la couche d’ozone : tous les États reconnus de la planète, y compris des adhérents improbables comme la Corée du Nord, le Soudan du Sud et les Îles Cook. Aucun autre traité UN n’a atteint une ratification universelle.
Le Protocole de Montréal est le seul traité UN ratifié par tous les pays de la Terre, il a résolu le problème pour lequel il a été écrit, et son architecture a été conçue exactement pour la situation à laquelle la gouvernance ASI est aujourd'hui confrontée.
La substance derrière le chiffre est plus difficile à écarter. En 1987, les gouvernements se sont engagés à éliminer progressivement une technologie industrielle rentable et largement utilisée (les chlorofluorocarbures, alors employés dans presque tous les réfrigérateurs, aérosols et climatiseurs de la planète) avant que les pires dommages ne surviennent. Le traité est entré en vigueur en 1989. Le trou dans la couche d’ozone rétrécit depuis une décennie. La date de récupération propre est attendue vers le milieu du siècle, soit environ une vie humaine après l’arrêt de la libération des substances nocives.
À quiconque prétend qu’un traité contraignant sur l’IA est naïf, Montréal est le contre-exemple gênant. Le système international peut contenir une technologie dangereuse dans l'incertitude, entre économies rivales, assez vite pour que cela compte. La question qui mérite d'être posée n'est pas de savoir si un tel traité est possible (la réponse est connue), mais quels traits du protocole de Montréal ont fait son succès, et lesquels un régime de gouvernance ASI peut emprunter sans inventer le droit de toutes pièces.
Ce que le traité a réellement fait
Le Protocole relatif aux substances qui appauvrissent la couche d’ozone a fixé des réductions contraignantes et programmées de la production et de la consommation d’une liste définie de produits chimiques. Il n’a pas tout interdit d’un coup. Il a établi une trajectoire : des réductions de pourcentage précises à des dates précises pour les substances les plus nocives, puis a régulièrement resserré cette trajectoire au fur et à mesure que la science se consolidait. Les CFC ont été la première cible. Les HCFC sont venus ensuite. L’amendement de Kigali de 2016 a ajouté les HFC, les substituts qui se sont révélés être eux-mêmes de puissants gaz à effet de serre. Chaque resserrement a lié toutes les parties sans rouvrir le traité pour une nouvelle ratification nationale.
Les obligations ont été différenciées à dessein. Les pays en développement ont bénéficié d'un délai de grâce et d'une aide financière pour se conformer, en reconnaissance du fait qu'ils n'avaient pas causé la majeure partie du problème et ne pouvaient pas absorber seuls les coûts de transition. Tout traité sur l'IA rencontrera le même problème d'équité entre les quelques États dotés de laboratoires de pointe et la majorité qui en est dépourvue.
Trois caractéristiques de conception qui valent la peine d'être copiées
Commencer par un cadre, resserrer plus tard
La Convention de Vienne de 1985 pour la protection de la couche d'ozone a créé l'enveloppe institutionnelle : des obligations de coopérer, de surveiller et de rendre compte, avant que quiconque n'ait convenu de chiffres. Les réductions contraignantes sont arrivées deux ans plus tard à Montréal et ont été renforcées au moins neuf fois par la suite. La gouvernance ASI peut commencer par une convention-cadre légère et ajouter de la substance au fur et à mesure que les capacités et les preuves se développent. Ce séquençage gagne du temps sans acheter l'inaction.
Ajuster sans re-ratifier
Le coup de maître du traité est le mécanisme d'ajustement. Les parties peuvent accélérer les calendriers d'élimination progressive par une décision à la majorité qualifiée qui lie chaque membre, sans rouvrir le traité pour une ratification nationale. Cela a rendu le traité réactif aux nouvelles données scientifiques sans le rendre otage d'un cycle de ratification de dix ans. Pour une technologie qui évolue aussi vite que l'IA, où les capacités peuvent changer en quelques mois, un traité statique serait obsolète dès son arrivée. La capacité à mettre à jour des obligations contraignantes sans nouvelle ratification est une exigence de survie.
Rendre la non-participation coûteuse
Montréal a interdit le commerce de substances contrôlées avec les non-parties. Cette seule disposition a inversé le calcul de tout État envisageant de rester en dehors : rester dehors signifiait perdre l'accès au marché, donc adhérer devenait le choix rationnel. Les chaînes d'approvisionnement en calcul et en semi-conducteurs offrent un point d'étranglement structurellement similaire pour l'IA, avec une poignée d'entreprises et un petit nombre de juridictions contrôlant les intrants dont le développement de pointe a besoin.
Le mécanisme de financement qui a acheté le consensus
En 1990, les parties ont créé le Fonds multilatéral, financé par les pays développés, pour payer les coûts différentiels convenus de la mise en conformité des pays en développement. Ce n’était pas de l’aide étrangère. C’était le prix de la participation universelle. La Chine et l’Inde sont devenues parties une fois que le fonds a rendu la conformité abordable. En 1996, le fonds avait décaissé des centaines de millions de dollars et toutes les obligations de la phase I avaient été respectées ou dépassées par chaque partie en développement.
La leçon pour l’IA est directe. Un traité qui demande au Sud global de renoncer à une technologie transformative ou d’accepter une surveillance intrusive de ses infrastructures ne sera pas rejoint par générosité. Il le sera quand le marché rend la participation moins coûteuse que le refus : renforcement des capacités, accès à des technologies dans des domaines définis et compensation en échange de la contrainte. Le modèle du Fonds multilatéral est là, prêt à être copié.
Où l'analogie montre ses limites
Aucun précédent n'est parfait, et l'expression loyale du scepticisme se formule ainsi. L'appauvrissement de l'ozone disposait d'une métrique claire et mesurable (concentration de chlore atmosphérique au-dessus de seuils précis) et d'un petit nombre de produits chimiques substituables fabriqués par quelques entreprises. La capacité de l'IA de pointe est plus difficile à définir, à mesurer et est développée par des acteurs aux incitations stratégiques bien plus fortes à faire défection. Les substituts aux CFC étaient commercialement attractifs ; les produits de remplacement se vendaient d'eux-mêmes. Il n'existe pas de produit commercial équivalent en attente de l'autre côté d'une interdiction de la superintelligence.
Ces différences rendent la gouvernance du ASI plus difficile, mais pas impossible. Elles indiquent où le travail doit porter. Définir des seuils mesurables analogues au chlore atmosphérique. Construire les outils de vérification dont la surveillance de l'ozone disposait déjà (un réseau mondial de capteurs opérationnel dans le cas de l'ozone, avec des données publiables ; l'analogue pour l'IA n'existe pas encore à la même précision). Construire une structure d'incitations via les chaînes d'approvisionnement en calcul et l'accès au marché qui rende la participation le choix rationnel. Montréal n'a pas réussi parce que le problème était facile. Il a réussi parce que le traité a été conçu intelligemment autour d'un problème difficile. Cela est devenu la norme.
Ce qui voyage, et ce qui doit être reconstruit
La séquence cadre-puis-morsure, le mécanisme d’ajustement à la majorité qualifiée, le point d’étranglement de la chaîne d’approvisionnement, la structure du Fonds multilatéral : chacun est portable. Ce qui ne l’est pas, c’est la clarté sous-jacente de la science. Montréal a fonctionné en partie parce que les chimistes de l’atmosphère pouvaient dire, avec des chiffres reproductibles, exactement quand une substance causait trop de dommages. Ce genre de terrain épistémique partagé n’existe pas encore pour les capacités de l’IA.
La construire est une condition préalable, pas un supplément facultatif. Tant que le domaine ne pourra pas affirmer, avec des chiffres reproductibles, qu’un modèle a franchi un seuil de capacité défini, le libellé du traité sur les seuils sera contesté à chaque différend. Le Protocole de Montréal n’a pas créé l’infrastructure de mesure de l’ozone. Il l’a héritée de trois décennies de chimie atmosphérique. Un traité sur l’IA devra d’abord commander son équivalent, ou retenir la leçon que certains traités remboursent largement l’investissement scientifique.
La plus forte opposition
L'objection la plus juste est que la chimie de l'ozone était plus claire que le risque lié à l'IA, donc Montréal ne peut pas nous servir de guide. La clarté scientifique a aidé. Les éléments transposables restent la conception : ajuster les calendriers, toucher les chaînes d'approvisionnement, inciter les récalcitrants à se conformer. L'IA exige une vérification plus rigoureuse. Elle n'a pas besoin d'inventer la gouvernance à partir de zéro.